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04.04.2006

Pierrot Men a « fait un pacte de sang pour devenir artiste »

Ce soir (lundi 03 avril 2006) s’ouvre au Centre culturel Albert Camus une exposition photographique de Pierrot Men intitulée « L’Homme au travail ». Une occasion, sinon un prétexte, pour explorer un peu plus le parcours et la sensibilité de cet artiste hors du commun. Interview et photo : Andry Hialy.

 * Les Nouvelles : Vous êtes quelqu’un qui a passé une grande partie de votre enfance à Midongy du sud et dans la région du Sud-Est de Madagascar…

- Pierrot Men : Oui, Midongy parce que mon père, un Chinois qui venait de Canton avait trouvé une jolie Malgache qui s’appelait Odette Marguerite et qui était donc ma mère. Mais je n’ai pas compris pourquoi il s’est installé en pleine brousse du Sud-Est. J’ai vécu une partie de mon enfance à Midongy, puis à Vangaindrano et Farafangana. Après, j’ai fait mes études secondaires à Fianarantsoa.

"ON VA DEVENIR ARTISTES"

* Comment s’est passé votre rencontre avec l’art ?

- Avec l’art, j’ai rencontré un « fou » de Fulgence (Léon, ndlr), un peintre que j’admirais beaucoup à l’époque où j’étais passionné de dessin et de peinture. J’ai voulu alors être peintre et j’ai d’ailleurs quitté mes études pour la peinture. Quelques années plus tard, je suis venu à la photo. Je ne sais pas pourquoi mais en tout cas, dans la photo, je me suis senti vraiment mieux qu’à l’époque où je peignais et où je ne faisais que copier de la photo, en fait. Mais bon, j’avais quand même un peu d’interprétation des couleurs mais c’était à partir des photos auxquelles je méditais beaucoup. Et je crois que la méditation, ça ne concerne que moi. Un jour, des amis aussi m’ont dit que ce que je faisais en peinture à cette époque-là, c’était vraiment pas bien parce que je ne faisais que copier de la photo et il n’y avait pas vraiment grand chose.

* Décider de faire de l’art, de la peinture dans une famille d’origine chinoise qui ne reconnaît que le commerce comme métier a dû ne pas être une chose facile pour vous ?

- Je pense que, dans ma famille, j’ai été vraiment le seul à avoir été exclu. Mes parents était commerçants et on était sept dans la famille. J’étais le seul qui est parti vers l’art, « qui ne fait pas vivre » disait mon père. Mais je m’en foutais parce que j’étais persuadé, parce que j’en étais sûr et que je connaissais ma voie et que même trois jours avant l’examen du BEPC, j’avais quitté mes études alors j’étais toujours parmi les trois premiers de la classe. Mon père n’avait rien compris. Mais s’il était vivant aujourd’hui, je pense qu’il serait fier de moi.

* Et c’était à cette époque que vous et Fulgence avez fait ce fameux pacte, ce serment ?

- (Rire). Oui, parce que je voulais suivre Fulgence. En fait, la maman de Fulgence et ma mère étaient très amies donc forcément les enfants sont aussi amis. Et quand j’ai quitté mes études pour la peinture, c’était pour suivre Fulgence à Tanà. Et il a dit, okay mais d’abord on va aller à Analakafe - forêt de caféiers - de Vangaindrano et c’est là qu’on a fait ce fameux pacte de sang. C’était vraiment un moment très très fort parce que c’est toujours dans ma tête et c’était pour moi un défi. Et on s’était dit : « on va devenir artistes tous les deux. »

* Et vous y avez réussi à votre avis ?

- En tout cas, en ce moment, on vit de notre art. Je vis de la photo et lui il vit de la peinture et il en vit très bien. Très bien, ce n’est peut-être pas le mot, mais au moins on s’exprime vraiment bien à l’intérieur de nos tripes.

* Est-ce que vous pensez que vous vous exprimez plus par la photo ou est-ce la photo qui s’exprime à vous ?

- La photo, en fait, elle vient toute seule. C’est un cadeau de Dieu. Il suffit de regarder, d’observer et de la pêcher comme si on était à la pêche. Mais dans tout ça, il y a une manière de la prendre. Et cette manière n’est pas à la portée de tout le monde. Evidemment, chacun peut faire de la photo, mais une photo est forte par rapport à la sensibilité de chacun. C’est pour ça d’ailleurs que chaque photographe est différent. Tout le monde fait différentes choses et tout est beau . C’est vrai, et moi, ma manière de m’exprimer est la même depuis le début jusqu’à aujourd’hui et je crois que je n’ai pas changé.

* Votre sensibilité, vous la puisez de quelle partie ou bien de quel aspect de votre vie ?


- J’ai vécu dans une famille pas très aisée et j’ai vraiment été sur les bancs des écoles comme on en voit partout dans Madagascar, en pleine brousse. J’ai vécu ces moments - que je ne regrette pas du tout d’ailleurs - là ou j’ai vraiment appris l’école de la vie. C’est là encore que cet esprit de défi est entré dans ma tête en se disant : « je vais essayer de prouver à partir de la photo que je peux valoriser l’effort d’une personne. »

"J'EN AI MARRE DE COMPOSER TROP BIEN"

* Vous souvenez-vous de votre première photo ?

- Oui, c’était une petite gamine et je crois que c’était la première fois qu’elle se faisait photographier et que c’était mon premier portrait aussi. C’était une petite fille timide qui était venue au magasin une fois et tout s’est passé dans le regard justement. Même si on est sourd ou muet, il suffit de se regarder pour que tout se passe très bien.

* Qu’est-ce qui a changé en vous entre cette première photo et celle que vous avez prise ce jour ?

- Je n’ai en fait pas changé dans ma démarche. Je suis toujours près des hommes, le plus près possible. Dans mes photographies, je ne rentre pas complètement dedans. Je fais des à côté qui font partie du…dedans aussi. Je n’ai pas envie de faire des choses trop classiques comme je l’avais fait avant dans la peinture ou dans mes premières photographies. Maintenant, j’ose m’exprimer pleinement allant jusqu’à couper des têtes ou à montrer des petits détails des personnages.

* Qu’est-ce qui vous a poussé à être plus audacieux qu’avant ?

- C’est l’action qui compte dans une photographie et non le fait de tourner autour. L’action, c’est le fait de ressentir la chose la première fois. Du premier coup d’œil, vous ressentez quelque chose à la tête, au cœur et à la main et tout de suite vous partez. Et même dans la voiture, des fois, je fais de la photo. Paff ! Je vise, ça ne fait rien ; j’avais l’instant et cet instant est vraiment le plus fort. Et c’est pour cela que trop composée comme je l’ai fait dans la peinture, ça ne mène à rien. Il paraît que je compose trop bien mais j’en ai marre de composer trop bien. C’est le fait d’avoir fait de la peinture qui m’a peut-être fait cette étiquette de bon compositeur mais j’aime bien les photos, un peu, mal composées.

"DES MÉTIERS AU TROISIÈME DEGRÉ"


* Qu’allez-vous montrer dans cette exposition « L’Homme au travail » ?

- C’est un hommage que je dédie aux gens qui travaillent beaucoup qu’on trouve partout dans la campagne, dans la rue. Des petits métiers et des petites gens qui sont beaucoup plus importants que ce qu’on fait dans les usines ou autre chose. C’est vraiment l’envie de travailler, de gagner sa vie. On n’a rien sans rien et il faut travailler même si ça ne rend pas milliardaire mais au moins pour nourrir sa famille. Ce sont des métiers au « troisième degré » comme ce gars que j’ai photographié dans une gargote à Ranomafana où il comptait ses sous à la fin de la journée. Je veux aussi montrer dans mes images cette force du Malgache qui bosse et qui montre sa dignité.
 
* Comment avez-vous fait pour choisir les photos que vous allez exposer, parmi les milliers de photos sur le travail que vous avez certainement prises toutes ces années ?

- Quand je fais de la photo, je ne pense pas au travail. J’ai choisi les images qui me touchent le plus, et où, on retrouve vraiment cette force des gens qui ont envie de travailler avec le peu qu’ils ont. C’est un peu une exposition  symbolique des métiers de chez nous. Il y a aussi le côté poésie que je regarde beaucoup par rapports aux gestes, aux environnements où ils travaillent. Il y a une ambiance très sereine et point de misérabilisme que je réserve aux étrangers qui ne voient que cela chez nous. Ceux-là, je la laisse aux photographes, qui le font très bien d’ailleurs pour prouver au moins au pays que ça existe et que c’est grâce à la photo qu’on peut découvrir cela et que l’on peut réparer les choses.

Commentaires

Super reportage!!! dis-donc t'as pas croisé Tattum à l'exposition? elle devait y être...en vacances la veinarde!
Pierrot Men, ses photos sont d'une rare profondeur....je les aime tellement.

Ecrit par : elodieriana | 06.04.2006

Andry Hialy,
C'est marrant ! Je me suis rendue compte que je te connais vaguement, du moins de vue. Est-ce que tu ne serais pas ancien de l'ESCA par hasard?
Merci beaucoup pour ce reportage et ces photos d'une qualite encore trop rares chez les mpanao gazety.
J'aimais beaucoup les photos de Pierrot Men deja, mais me voila desormais entichee de l'artiste. Quitter l'ecole pour aller peindre en classe de 3eme : il faut l'assurance et la conviction d'un artiste pour faire ca.
" J’étais le seul qui est parti vers l’art, « qui ne fait pas vivre » disait mon père. Mais je m’en foutais parce que j’étais persuadé, parce que j’en étais sûr et que je connaissais ma voie."

Ecrit par : sipakv | 06.04.2006

Et oui, j'ai fait mes études à l'Esca.
Au-delà du photographe et de l'artiste qu'il est,Pierrot Men est un homme vraiment sympathique, un ami avec qui je peux partager beaucoup de choses d'autres que les "critiques" photographiques que l'on s'émet mutuellement en toute franchise lui et moi.

Ecrit par : Andry Hialy | 07.04.2006

Les non-dits dans ses réponses et qui n'ont pas été rapportés dans le journal pour cause de style mais qui vont bien dans un blog:

- Un jour, une amie, m'a dit que ma peinture était de la merde;
- Moi et Fulgence, on a galéré comme deux clodos durant des années avant de nous en sortir:

Et d'autres qui n'ont pu y entrer faute de place:

- C'est ma soeur qui m'a acheté mon premier appareil, qui a coûté quand même 500.000 francs à l'époque;
- Je pense pouvoir faire une série consacrée aux gens que j'ai photographié 20 ans auparavant et que je vais rephotographier (dans les mêmes conditions, si possible). Ce sera "les sujets retrouvés";

Ses citations que j'ai pu entendre au cours d'un voyage que lui et moi avions fait ensemble:

- Dieu me dit: Pierrot, voilà une photo pour toi. Tu la prends ou bien merde!;
- Voilà le soleil, notre projecteur, notre outil de travail;
- Merde! On est vraiment des chasseurs (de photo);
- Merde! C'était une vraie photo et on l'a raté;

Tous ceux-ci sont à prononcer avec son accent betsileo chatoyant. :)

Ecrit par : Andry Hialy | 07.04.2006

Andry Hialy

Un article de journal est finalement bien guinde compare a ces citations qui eclairent l'homme, (jurons a part)
Alors toi aussi tu aimes la photo? Quels sujets sont tes preferes?

Ecrit par : sipakv | 07.04.2006

Oh que oui, j'adore la photo. En noir et blanc justement. Quand on m'avait demandé avant ce que je voudrais faire une fois grand, j'avais toujours répondu: photographe de guerre; alors que bon nombre de mes camarades répétaient invariablement: docteur, ingénieur, financier, banquier...

Un jour, un photographe japonais rencontré en Espagne m'a confié que je suis trop jeune pour y aller (à la guerre)! Je lui ai fait un rire...jaune! A-ha!

Mais il n'y pas que la guerre qui m'intéresse. Il y a les gens en général.

En ce moment, Pierrot est en train de tirer les photos que j'ai prises depuis 9 ans pour en faire un "portfolio". Je lui ai donné carte blanche pour y inclure ou retirer parmi celles que j'ai sélectionnées. Verdict quand il sera de retour à Tanà le 27, avant la clôture de son expo.

Si j'ai le temps, et j'espère bien en avoir, je les scannerais et les mettrais dans les pages gallerie du blog.

Croisons les doigts!

Ecrit par : Andry Hialy | 12.04.2006

et oui, je croise les doigts pour toi aussi, et surtout pour que tu mettes qqunes de tes photos en ligne, que je puisse baver dessus.
moi aussi j'apprends la photo en ce moment. je commence seulement a maitriser la technique et a ne plus faire confiance aveuglement a la camera. j'apprends egalement a affuter mon oeil de chasseuse d'image! Disons a l'americaine que there is a lot of room for improvement. :-)
D'ailleurs j'aimerais beaucoup un jour te demander ta critique sur des photos que j'ai prises, si tu etais d'accord.

Ecrit par : sipakv | 12.04.2006

très bon reportage
bravo et merci

Ecrit par : Bernard | 15.01.2007

Super ton reportage, honnetement, je suis fiere de toi. Pierrot est un mec bien en plus, humble, et sincère qui vit de sa passion la photo,j'ai fais des photos avec lui dans mon adolescence et je les ai tjs avec moi, elles sont géniales.
Je me suis mise aux photos depuis 1 an et demi maintenant, en particulier des photos de plantes rares pour illustrer des bouquins pour les petits.
Continue c'est genial.

Ecrit par : mbolatiana | 13.02.2007

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