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07.04.2006

La banalisation du racisme, en attendant un génocide

Je n’ai pu m’empêcher de reprendre cet éditorial de L’Express de Madagascar du 06 avril 2006, écrit par Andry Rabeherisoa. Vous pouvez le retrouver ici.

Andry ne l’a pas dit pour les raisons que tout le monde comprend mais l’émission en question est « Tsy ampy dôzy » diffusée sur la FM Radio Tanà 94.4 Mhz de 10 heures du matin à midi, quotidiennement. Elle est animée par deux jeunes…débiles mentaux dont les blagues ne font rire que leurs propres personnes. Déjà, le fait d’aborder un tel sujet relève d’un racisme banal et si en plus, il est mouliné par deux amateurs, les dérapages ne peuvent êtres qu’incontrôlés.

Le Rwanda, ça a commencé justement comme cela, tout doucement…en rampant.

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Ici, la Radio des Douze Collines…

Cela se passe sur une radio, dans une de ces émissions, comme il s'en fait beaucoup dans les stations privées d'Antananarivo, où l'animateur lance un débat et fait intervenir les auditeurs par téléphone. Le thème du jour est: "Madagascar fait-il oui ou non partie de l'Afrique?". Une jeune fille appelle, pour dire qu'elle ne se considère pas comme une Africaine. Une prise de position pour le moins très nette, et qui, visiblement, semble convenir à l'animateur. "Et pourquoi donc?", s'enquiert-il alors. "Parce que j'ai la peau claire", répond son interlocutrice, candide. Et l'animateur de pousser un cri de joie, à la limite de l'hystérie. Visiblement, il attendait impatiemment une réponse de ce genre. Un autre auditeur est déjà en ligne. Il avance que Madagascar fait partie de l'Afrique et que… "Je ne comprends pas que vous puissiez dire cela, coupe tout de suite le zélé animateur. Auriez-vous la peau très noire ? Etes-vous de ceux que l'on a du mal à distinguer les traits quand ils se mettent à l'ombre?". On imagine la stupeur de l'intervenant au bout du fil : "Je voulais dire que, géographiquement, Madagascar appartient au continent africain", reprend-il après quelques secondes de flottement. "Je ne suis pas d'accord avec vous, mais c'est votre point de vue après tout", conclut à regret l'animateur, avant de passer à un autre appel.
Conversations sur le racisme ordinaire sur les ondes. Du racisme courant comme on dit, banalisé jusqu'au cliché, des clichés bêtes et méchants, usés jusqu'à la trame et qui, curieusement, ne choquent plus personne par ici, surtout pas les familiers de notre sympathique radio.
Du populaire au populisme racoleur, il y a un pas que certaines radios n'ont absolument pas hésité à franchir, dont celle qui nous concerne. En cette ère bénie de la radio à l'écoute du public, le dernier retranchement en date dans lequel la féroce course à l'audimat pousse en permanence les chaînes privées, tout est permis, à condition de ne pas avoir beaucoup de scrupules, pour les animateurs, ni beaucoup de courage, pour les auditeurs. Et comme point commun aux deux parties ? La bêtise, celle qui consiste à profiter du double écran de l'anonymat des ondes, radiophoniques et téléphoniques, pour déverser publiquement ses fantasmes les plus intimes. Et tant pis si celles-ci prennent des airs de délation, de diffamation ou de discours de haine !
Entre, d'un côté, l'auditeur, anonyme derrière son portable, qui déclare sans ambages qu'il faut "éliminer tous les séropositifs et les sidéens", que les homosexuels sont "tous des malades qu'il faut enfermer", qu'"il ne faut jamais faire confiance à un Karana", et, de l'autre, les animateurs et les techniciens de la radio qui laissent passer et se diffuser de tels propos, avec pour tout commentaire de grands éclats de rire (vous a-t-on dit que les animateurs étaient quelquefois des humoristes très connus !), on ne sait pas trop qui blâmer, ou qui prendre en pitié. Sauf peut-être dans de rares cas, comme lors du passage d'un poète antesaka (originaire du Sud-est) à l'antenne, en direct, et qui, après avoir déclamé ses œuvres dans son dialecte natal, fut rabroué sèchement par l'un des animateurs (toujours un humoriste très connu !), en lui disant sans détour que "ses poèmes, ça ne marchera jamais à Antananarivo"!
Ailleurs, à Toamasina et à Mananara-Nord, on avait fermé des stations de radio et traduit des animateurs devant la justice pour moins que ça ! Ou alors faut-il croire que les propos radiodiffusés diffamatoires à caractère ethnique ou tribaliste sont plus tolérés dans la capitale que dans les autres provinces, dans une sorte de système de deux poids deux mesures?
Sur la bande FM de la capitale, sur une longueur d'onde qui se situe pas très loin de celle de notre fameuse radio, il est une station qui y va aussi de son forum quotidien, avec les auditeurs qui interviennent en direct, par téléphone. Là, les échanges sont courtois, instructifs, se situent dans le domaine de l'analyse et de l'argumentation. On voit que les intervenants maîtrisent bien leur sujet, tout comme l'animateur. Celui-ci est attentif à tous les arguments, coupe sans ménagement la parole aux énervés et ramènent poliment mais fermement à leur place tous ceux qui espéraient profiter de la situation, de manière à éviter tout dérapage extrémiste.
Manque de pot, cette radio-là est une radio étrangère, internationale pour être plus précis. Et elle propose un forum sérieux, professionnel, intelligent. Bref, tout ce qui manque aux émissions-débats matinaux de notre Radio des Douze Collines.

Andry Rabeherisoa

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04.04.2006

Pierrot Men a « fait un pacte de sang pour devenir artiste »

Ce soir (lundi 03 avril 2006) s’ouvre au Centre culturel Albert Camus une exposition photographique de Pierrot Men intitulée « L’Homme au travail ». Une occasion, sinon un prétexte, pour explorer un peu plus le parcours et la sensibilité de cet artiste hors du commun. Interview et photo : Andry Hialy.

 * Les Nouvelles : Vous êtes quelqu’un qui a passé une grande partie de votre enfance à Midongy du sud et dans la région du Sud-Est de Madagascar…

- Pierrot Men : Oui, Midongy parce que mon père, un Chinois qui venait de Canton avait trouvé une jolie Malgache qui s’appelait Odette Marguerite et qui était donc ma mère. Mais je n’ai pas compris pourquoi il s’est installé en pleine brousse du Sud-Est. J’ai vécu une partie de mon enfance à Midongy, puis à Vangaindrano et Farafangana. Après, j’ai fait mes études secondaires à Fianarantsoa.

"ON VA DEVENIR ARTISTES"

* Comment s’est passé votre rencontre avec l’art ?

- Avec l’art, j’ai rencontré un « fou » de Fulgence (Léon, ndlr), un peintre que j’admirais beaucoup à l’époque où j’étais passionné de dessin et de peinture. J’ai voulu alors être peintre et j’ai d’ailleurs quitté mes études pour la peinture. Quelques années plus tard, je suis venu à la photo. Je ne sais pas pourquoi mais en tout cas, dans la photo, je me suis senti vraiment mieux qu’à l’époque où je peignais et où je ne faisais que copier de la photo, en fait. Mais bon, j’avais quand même un peu d’interprétation des couleurs mais c’était à partir des photos auxquelles je méditais beaucoup. Et je crois que la méditation, ça ne concerne que moi. Un jour, des amis aussi m’ont dit que ce que je faisais en peinture à cette époque-là, c’était vraiment pas bien parce que je ne faisais que copier de la photo et il n’y avait pas vraiment grand chose.

* Décider de faire de l’art, de la peinture dans une famille d’origine chinoise qui ne reconnaît que le commerce comme métier a dû ne pas être une chose facile pour vous ?

- Je pense que, dans ma famille, j’ai été vraiment le seul à avoir été exclu. Mes parents était commerçants et on était sept dans la famille. J’étais le seul qui est parti vers l’art, « qui ne fait pas vivre » disait mon père. Mais je m’en foutais parce que j’étais persuadé, parce que j’en étais sûr et que je connaissais ma voie et que même trois jours avant l’examen du BEPC, j’avais quitté mes études alors j’étais toujours parmi les trois premiers de la classe. Mon père n’avait rien compris. Mais s’il était vivant aujourd’hui, je pense qu’il serait fier de moi.

* Et c’était à cette époque que vous et Fulgence avez fait ce fameux pacte, ce serment ?

- (Rire). Oui, parce que je voulais suivre Fulgence. En fait, la maman de Fulgence et ma mère étaient très amies donc forcément les enfants sont aussi amis. Et quand j’ai quitté mes études pour la peinture, c’était pour suivre Fulgence à Tanà. Et il a dit, okay mais d’abord on va aller à Analakafe - forêt de caféiers - de Vangaindrano et c’est là qu’on a fait ce fameux pacte de sang. C’était vraiment un moment très très fort parce que c’est toujours dans ma tête et c’était pour moi un défi. Et on s’était dit : « on va devenir artistes tous les deux. »

* Et vous y avez réussi à votre avis ?

- En tout cas, en ce moment, on vit de notre art. Je vis de la photo et lui il vit de la peinture et il en vit très bien. Très bien, ce n’est peut-être pas le mot, mais au moins on s’exprime vraiment bien à l’intérieur de nos tripes.

* Est-ce que vous pensez que vous vous exprimez plus par la photo ou est-ce la photo qui s’exprime à vous ?

- La photo, en fait, elle vient toute seule. C’est un cadeau de Dieu. Il suffit de regarder, d’observer et de la pêcher comme si on était à la pêche. Mais dans tout ça, il y a une manière de la prendre. Et cette manière n’est pas à la portée de tout le monde. Evidemment, chacun peut faire de la photo, mais une photo est forte par rapport à la sensibilité de chacun. C’est pour ça d’ailleurs que chaque photographe est différent. Tout le monde fait différentes choses et tout est beau . C’est vrai, et moi, ma manière de m’exprimer est la même depuis le début jusqu’à aujourd’hui et je crois que je n’ai pas changé.

* Votre sensibilité, vous la puisez de quelle partie ou bien de quel aspect de votre vie ?


- J’ai vécu dans une famille pas très aisée et j’ai vraiment été sur les bancs des écoles comme on en voit partout dans Madagascar, en pleine brousse. J’ai vécu ces moments - que je ne regrette pas du tout d’ailleurs - là ou j’ai vraiment appris l’école de la vie. C’est là encore que cet esprit de défi est entré dans ma tête en se disant : « je vais essayer de prouver à partir de la photo que je peux valoriser l’effort d’une personne. »

"J'EN AI MARRE DE COMPOSER TROP BIEN"

* Vous souvenez-vous de votre première photo ?

- Oui, c’était une petite gamine et je crois que c’était la première fois qu’elle se faisait photographier et que c’était mon premier portrait aussi. C’était une petite fille timide qui était venue au magasin une fois et tout s’est passé dans le regard justement. Même si on est sourd ou muet, il suffit de se regarder pour que tout se passe très bien.

* Qu’est-ce qui a changé en vous entre cette première photo et celle que vous avez prise ce jour ?

- Je n’ai en fait pas changé dans ma démarche. Je suis toujours près des hommes, le plus près possible. Dans mes photographies, je ne rentre pas complètement dedans. Je fais des à côté qui font partie du…dedans aussi. Je n’ai pas envie de faire des choses trop classiques comme je l’avais fait avant dans la peinture ou dans mes premières photographies. Maintenant, j’ose m’exprimer pleinement allant jusqu’à couper des têtes ou à montrer des petits détails des personnages.

* Qu’est-ce qui vous a poussé à être plus audacieux qu’avant ?

- C’est l’action qui compte dans une photographie et non le fait de tourner autour. L’action, c’est le fait de ressentir la chose la première fois. Du premier coup d’œil, vous ressentez quelque chose à la tête, au cœur et à la main et tout de suite vous partez. Et même dans la voiture, des fois, je fais de la photo. Paff ! Je vise, ça ne fait rien ; j’avais l’instant et cet instant est vraiment le plus fort. Et c’est pour cela que trop composée comme je l’ai fait dans la peinture, ça ne mène à rien. Il paraît que je compose trop bien mais j’en ai marre de composer trop bien. C’est le fait d’avoir fait de la peinture qui m’a peut-être fait cette étiquette de bon compositeur mais j’aime bien les photos, un peu, mal composées.

"DES MÉTIERS AU TROISIÈME DEGRÉ"


* Qu’allez-vous montrer dans cette exposition « L’Homme au travail » ?

- C’est un hommage que je dédie aux gens qui travaillent beaucoup qu’on trouve partout dans la campagne, dans la rue. Des petits métiers et des petites gens qui sont beaucoup plus importants que ce qu’on fait dans les usines ou autre chose. C’est vraiment l’envie de travailler, de gagner sa vie. On n’a rien sans rien et il faut travailler même si ça ne rend pas milliardaire mais au moins pour nourrir sa famille. Ce sont des métiers au « troisième degré » comme ce gars que j’ai photographié dans une gargote à Ranomafana où il comptait ses sous à la fin de la journée. Je veux aussi montrer dans mes images cette force du Malgache qui bosse et qui montre sa dignité.
 
* Comment avez-vous fait pour choisir les photos que vous allez exposer, parmi les milliers de photos sur le travail que vous avez certainement prises toutes ces années ?

- Quand je fais de la photo, je ne pense pas au travail. J’ai choisi les images qui me touchent le plus, et où, on retrouve vraiment cette force des gens qui ont envie de travailler avec le peu qu’ils ont. C’est un peu une exposition  symbolique des métiers de chez nous. Il y a aussi le côté poésie que je regarde beaucoup par rapports aux gestes, aux environnements où ils travaillent. Il y a une ambiance très sereine et point de misérabilisme que je réserve aux étrangers qui ne voient que cela chez nous. Ceux-là, je la laisse aux photographes, qui le font très bien d’ailleurs pour prouver au moins au pays que ça existe et que c’est grâce à la photo qu’on peut découvrir cela et que l’on peut réparer les choses.