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14.07.2006
« Les intellectuels malgaches ne doivent pas se taire pour ne pas être taxés plus tard de complices des dérives », estime le poète universitaire Elie Rajaonarison
Poète, anthropologue, membre-fondateur du parti Ny Asa Vita no Ifampitsarana (Avi), conseiller ministériel, conseiller municipal de la Capitale, officier de réserve, mannequin à ses heures perdues, le nom cité dans les textes d’une chanson populaire célèbre, Elie Rajaonarison cite souvent en référence l’intellectuel français Jean-Paul Sartre. Des intellectuels malgaches et de leur silence, il en parle et les comprend. Mais le Secrétaire général de ministère, qu’il a été, parle aussi volontiers de la culture, un thème qui lui tient toujours à cœur bien qu’il ait beaucoup mis de l’eau dans son vin à ce sujet, sans pour autant perdre de sa verve habituelle.
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* Les Nouvelles : Qui est Elie Rajaonarison?
- Elie Rajaonarison : Les gens ont l'habitude de me présenter comme un homme de lettre parce qu'on dit que je suis poète et que je suis écrivain. Et on dit aussi que je suis un homme de science parce que je suis enseignant-chercheur en anthropologie culturelle et sociale à l'Université d'Antananarivo. Enfin, on dit aussi que je suis un homme d'Etat parce que j'ai occupé des fonctions et que j'occupe encore - ou de temps en temps - quelques fonctions au niveau de l'Etat central. Mais si je me définis, je dirais ce qu'un de mes amis m'a dit un jour en voulant cerner le personnage d'Elie Rajaonarison, c'est que je suis un poète universitaire. J'assume être poète et j'essaie de vivre cela même si ce n'est pas facile de vivre en tant que poète de nos jours, mais j'aime ça. Malgré beaucoup d'amertumes, de déceptions et de déboires je suis encore prêt à assumer mon état et ma conviction d'être universitaire. Je n'y ai pas encore renoncé et j'essaie toujours de faire de l'université quelque chose qui ressemblerait à ce que je me l’imaginais auparavant. Car j'aurais pu être militaire, avocat, médecin ou même pasteur...
* Vous êtes toujours un officier de réserve de l'armée?
- Oui, et j'ai été à l'Académie militaire à la promotion Dimby du peloton des cadres des réserves. Je le dis en toute modestie, pour cadrer le personnage, que j'ai été major et « Katibo ». Être major, sur le plan académique et pédagogique, c'est être premier de sa classe; mais être Katibo, j'en suis plus fier. Parce que le Katibo, dans notre jargon, c'est celui qui est choisi par ses pairs pour être leur chef. J'ai servi à la Base aéronavale d'Ivato (Bani). J'y étais un certain temps et j'ai été encore sous les drapeaux quand se sont déclenchés les événements de février 1975. Donc, j'ai entendu quelques crépitements de balles. J'ai vécu cela comme tous les Malgaches mais de façon plus intense peut-être. J'ai par exemple aussi dessiné le drapeau de la Bani.
* Vous avez une origine sihanaka?
- C'est un peu difficile à dire. Je ne renonce pas à cela, mais je suis Malgache d'abord. Les autres diront que je suis un être humain mais c'est trop loin de dire que je suis de l'Humanité. Je suis Malgache et fier de l'être. Mes ancêtres viennent de l'Imerina et nous sommes donc des Merina. Il y avait eu deux branches, l'une envoyée en pays Vonizongo et une autre en pays Sihanaka par Radama. Ça fait plus d'un siècle et ça forge les hommes, et voilà pourquoi les gens me considèrent comme un Sihanaka parce que j'ai la culture sihanaka. Quelque part aussi, j'ai la culture antemoro parce que j'ai étudié longtemps chez les Antemoro, j'y ai étudié le Sorabe que j'enseigne d'ailleurs à l'Université. Je suis d’origine merina, j’ai la culture sihanaka et antemoro, je suis Malgache, donc.
« J'ai une manière de plaisanter qui est sérieuse »
* Cette culture sihanaka vous permet-elle de faire le « ziva » avec les Betsimisaraka?
- Profitant de cette interview, je salue mes Ziva betsimisaraka et mes Gaona, hommes ou femmes, d'Antsihanaka. C'est important, ce ziva, cette parenté à plaisanterie entre les peuples, celle qui existe entre les Sihanaka et les Betsimisaraka en est une. Quand nous étions enfants, nous habitions à l'orée nord-est de la ville d'Ambatondrazaka et quand les Betsimisaraka « montaient » sur Ambatondrazaka nous étions des premières maisons qu'ils rencontraient et chez mes parents, il y avait toujours une cafetière remplie prête à être réchauffée pour eux. On s'aime bien, on se taquine bien et on se « ziva » bien.
* Est-ce que vous pensez que l'on pourrait transposer le modèle du ziva à d'autres environnements, celui politique par exemple?
- Ça dépend. Le ziva est un élément culturel de la parenté à plaisanterie. Ce sont des gens qui ont décidé, il y a longtemps, d'être parents et de sceller cette parenté par la plaisanterie. Si certains membres de partis politiques décident d'être parents et de sceller entre autres façons cette parenté par leur manière de s'adresser quelques plaisanteries et pas quelques... coups bas, pourquoi pas? Mais ceci dit, j'ai beaucoup d'amis politiques qui soient du côté où je suis ou de l'autre avec qui j'aime bien plaisanter. C'est ma manière d'être et j'ai du mal à rester trop sérieux. J'ai une manière de plaisanter qui est sérieuse, et ce n'est pas parce que je plaisante que je ne suis pas sérieux.
« Je suis un insatisfait notoire et incorrigible »
* Vous êtes bien placé pour savoir qu'il y a une grande évolution dans tout ce qui est espace d'expression à Madagascar, notamment en milieu urbain et par le biais des médias, quel regard portez-vous sur cette évolution?
- Il y a d'abord le fait et c'est à souligner que ces espaces d'expression ont vraiment commencé à s'ouvrir à la fin des années 80 et au début des années 90. Un des signes les plus tangibles, c'était la création de ce qu'on appelait à l'époque les « radios libres ». Ça veut bien dire ce que ça veut dire, qu'il y avait eu à l'époque des radios qui n'étaient pas libres. J'aime bien cette expression mais on l'a un peu oubliée. On dit maintenant radios FM. Il faut souligner cette liberté. Quand on parle d'espace d'expression, pour moi, ce sont des espaces de liberté. De liberté d'expression et de liberté quelles que soient les opinions. On remarque aussi d'autre part et je crois qu'il est difficile de le contredire que ces espaces de liberté d'expression ne sont pas suffisamment exploités et investis, pour justement exprimer cette liberté ou pour s'exprimer tout simplement.
* Reconnaissez tout de même qu'il y a des stations radios où les auditeurs peuvent intervenir à longueur de journée. N'est-ce pas justement un exemple d'exploitation assez sérieuse de ces espaces d'expression?
- C'est vrai si l'on se réfère à certaines stations radios mais il faut voir, à mon avis, dans la globalité. Combien y a-t-il de radios ne serait-ce qu'à Antananarivo? Il y a bien une cinquantaine tout au plus et combien d'entre elles ouvrent leurs antennes comme ces radios dont vous faites référence. Je ne pense pas qu'il y en ait vingt. On n'arrive même pas à la moitié. Alors que ce sont des espaces d’expression, des espaces de liberté. Je ne vais pas citer de noms de radios pour qu’on ne dise pas que je suis partisan de telle ou telle station mais il faut reconnaître que, oui, il y a des émissions où les auditeurs peuvent s’exprimer. Mais combien d’heures par rapports au volume horaire total de toutes les radios qui existent à Madagascar y sont consacrées ?
* On ne remontera pas loin, à cinq ans tout au plus, mais avouez tout de même que le paysage était vraiment différent de la situation actuelle sur ce point, n’est-ce pas ?
- C’est vrai mais disons que je suis un insatisfait notoire et incorrigible (Rire). Plus sérieusement, j’aimerais qu’il y en ait plus. Là on a parlé des radios, mais il y a aussi des stations télé à Madagascar et combien de ces stations télé offrent leur espace audiovisuel à l’expression de cette liberté ou à l’expression, tout court, des idées ? Combien en terme de volume horaire, toujours, par rapport au nombre de stations télés et d’émissions offrent des débats. Idem pour les journaux. Est-ce qu’il y a des journaux qui offrent leur espace ? Combien ?
« Avec toutes les foutaises que l'on dit et que l'on écrit ici et là, les gens écoutent et lisent quand même »
* Dans ce "peu d’ouverture" comme vous le qualifiez, les intellectuels malgaches sont souvent absents des débats ?
- Cette question est très importante. D’abord, il faut revenir à la définition et se mettre d’accord sur ce que nous entendons par « intellectuel ». Si par intellectuels, nous entendons tout simplement les universitaires alors je ne suis pas d’accord parce que les universitaires ne sont pas tous des intellectuels. Et les intellectuels ne sont pas simplement des universitaires. Si nous disons que les intellectuels comme du temps de Sartre, ce sont les écrivains, je suis désolé mais ce ne sont pas tous les écrivains qui sont des intellectuels. Les intellectuels sont à mon avis des maîtres à penser. Ce sont des gens qui réfléchissent d’abord sur la condition humaine. Ils sont sensibles à cela et ont un œil et une oreille critiques, donc les cinq sens en éveil, en émoi sur tout ce qui concerne l’Homme. L’intellectuel, c’est quelqu’un qui est très enraciné dans sa culture, à fleur de peau par rapport à ce qu'il est et à ce d’où il vient, mais qui est en même temps branché sur l’universel et qui a donc aussi un œil attentif sur ce qui se passe dans le monde. C’est tout un ensemble de qualités qui fait que l’on est intellectuel. C’est un brasseur et un agitateur d’idées ! C’est quelqu’un qui peut créer un débat à partir de situations, et voilà le mot est lâché. Quand on me parle d’intellectuel, je pense à deux choses ; à Sartre et à ceux qui ont vécu à la même époque que lui. L’écrivain, l’intellectuel est en situation. C’est celui qui est en situation et la vit profondément. Ensuite, je pense aux causes. On dit qu’il y a des petites et des grandes causes. Moi je dis qu'il y a des causes pour lesquelles il faut se battre, il faut être présent pour manifester, pour dire les choses. L’intellectuel, c’est celui qui dit les choses. Je ne parlerai pas de militant mais c’est celui qui en situation, dit et parle de ces causes…
* Ce ne sont pas les causes à dire qui manquent dans ce pays, et pourtant on n’entend pas et on ne voit pas beaucoup les intellectuels…
- C’est pour cela qu’il faut se mettre d’accord sur la définition. Le terme intellectuel a été mis en avant avec l’affaire Dreyfus qui a divisé l’opinion publique en France. Là, des intellectuels ont manifesté. D’un côté, Émile Zola, Péguy et consorts et d’un autre Maurice Barrès et les autres. Les uns partaient de la base de l'universalisme de la justice et les autres avaient comme valeur la patrie, la fierté et l'honneur de l'armée. Par rapport à cela, dans le cas de Madagascar, où sont ces intellectuels? Qui sont-ils, avant de dire qu'il y a un silence des intellectuels à Madagascar. La réponse, c'est qu'il y a des intellectuels à Madagascar. Heureusement qu’il y a des maîtres à penser, qui réfléchissent, qui sont en situation et qui sont sur des causes qui leur tiennent à cœur à Madagascar. Il y a des gens qui, heureusement, se battent pour des causes. Malheureusement, on ne les entend pas, on ne les voit pas. On dit, et c'est devenu une expression depuis que le FFKM l'a dit : « Miasa mangina ohatry ny FFKM » (travailler en silence comme le Conseil oecuménique des églises chrétiennes, Ndlr).
* Qu'est-ce qui se passe, on ne les entend plus parce qu'on ne leur donne pas d'espace pour s'exprimer ou parce que les gens n'ont plus envie de les entendre?
- Je ne sais si les gens ont envie de les entendre ou pas. Avec toutes les foutaises que l'on dit et que l'on écrit ici et là, les gens écoutent et lisent quand même. Mais il y a les deux. Il y a le fait que ces intellectuels pour telle ou telle raison se taisent. Ce n'est pas parce qu'ils n'osent pas, c'est parce qu'ils ne veulent plus s'exprimer.
« Faire date pour ne pas être plus tard taxés de complices »
* Dans une société en pleine transformation comme Madagascar, est-ce qu'ils ont “le droit au silence”, le droit de se taire à votre avis?
- Ça c'est une autre question, mais c'est un choix. Comme je l'ai dit, il y a des intellectuels qui ne veulent pas s'exprimer mais choisissent le « miasa mangina ». Je m'excuse mais ils se disent peut-être - « ny asa vita no ifampitsarana » - qu’on juge l’Homme par ses réalisations. Mais en même temps, il y a aussi le fait qu'on ne les laisse pas s'exprimer. Pour justement revenir à ces espaces d'expression, est-ce qu’ils sont réellement ouverts et offerts à la réflexion? Ou bien au nom d'une certaine idée, sur certaines radios, on dit « rien que de la musique ». « Tsy be teny, fa be mozika », je veux bien. Dans certaines émissions télé, j'entends: « ici, on n'est pas bavards. Ici, on ne discute pas. » Où est la place de l'intellectuel là-dedans, parce que lui il discute ? L'intellectuel ne bavarde pas, il lance des idées, il soumet des idées à la discussion. Moi j'ai été en butte à des situations comme cela. On me pose une question et on m'oblige à répondre en une minute. Ce n'est pas comme ça que ça se passe. Cependant, les intellectuels qui se taisent actuellement pour diverses raisons, ils doivent quand même beaucoup réfléchir pour ne pas, plus tard, être taxés d'avoir été complices de telle ou telle dérive des situations. Vous savez, la montée d’Hitler ne s'est pas faite en deux jours. Hitler a mis une dizaine d'années pour monter au pouvoir. Les intellectuels allemands d'alors pour diverses raisons n'ont rien dit. Il se sont tus. La population abasourdie s'est également tue pour finalement dire : « Voilà Hitler ! »
* Iriez-vous jusqu'à faire le rapprochement avec Madagascar?
- Non, je fais juste une référence historique. Je parle de l'autre siècle. Je dis qu'il faut faire attention parce que ça risque à terme de se retourner contre les intellectuels. Alors, même si les médias ne sont pas ouverts, il faut chercher à dire les choses, il faut faire date pour pouvoir affirmer par la suite: « oui, à telle époque, nous avons dit ceci, nous avons agi dans ce sens. » Et demain, on ne sera plus taxés d'avoir été complices et d'avoir été même des agents avec notre silence. On peut prendre de nombreuses références historiques de ce genre, mais il ne faut pas attendre d'être jugés par l'Histoire. Il faut agir dans le présent.
« Le temps est à l’action bête »
* Peut-on dire que c'est une partie de la culture malgache vouée à l'oralité et à la discussion qui part un peu en miettes ?
- Il y a tout ça mais pas seulement. Puisque l'intellectuel ne peut pas se battre pour les causes qui lui tiennent à coeur qui sur les ondes qui sur les pages de la presse écrite, alors il se bat dans la vie quotidienne avec ses actes. Oui, je dis qu'il y a une certaine responsabilité de l’intellectuel quand il se tait mais il faut aussi voir où et comment. Moi j'ai été parmi les premiers à dénoncer le silence des intellectuels en 1999 alors qu'il y avait eu tellement de causes et de situations et l'on aurait dû parler, mais force avait été de reconnaître où et comment? On m’a dit: « on va s'emparer de telle ou telle radio, de telle ou telle tribune. » Moi, j’avait dit : « ce n'est parce qu'il y a des tribunes ou des ondes que l'intellectuel aura forcément droit à l'antenne, à l'écran ou à la page, et à être écouté. » Parce qu'il y a des programmateurs qui n’apprécient pas ce genre. Je ne dis pas qu'il faut tout rejeter sur les responsables de la presse et de la communication. Ce serait très malhonnête. En même temps il y a une responsabilité de la société globale qui, dans sa misère et sa déchéance intellectuelles, n'a plus et ne veut plus avoir le temps d'écouter un débat et qui dit à cette radio et à cette presse: « nous, on veut de la musique et rien d'autre. » Donc, il y a une responsabilité aussi de la société, parce que nous sommes dans une société de débat, d'échanges d'idées, de « dinidinika » et de « resaka ». Et là je rejoins votre question, oui, nous avons perdu cela.
* On dit que le temps maintenant est à l'action...
- Alors à ce moment-là, le temps est à l'action... bête parce qu'avant d'agir il faut réfléchir.
* Il y a ceux qui disent aussi que l'on a beaucoup trop réfléchi depuis tout ce temps. Cela peut en être une cause aussi, n'est-ce pas votre avis?
- On dit cela pour les gens qui réfléchissent sans rien faire. En ce qui me concerne, en ce qui nous concerne, la réflexion se nourrit de l'action. Et l'action fait suite à la réflexion. Il ne faut jamais croire qu'il y a des pratiques sans théories. Les théories débouchent normalement sur de la pratique. Et c'est là que j'aimerais parler de la responsabilité de la société globale, des médias et des intellectuels qui ne font pas part de leur théorie et de leur vision des choses. Nous manquons terriblement de vision actuellement, parce que nous manquons de visionnaire, de gens qui expriment leurs visions. Ce n'est pas parce qu'ils n'existent pas. Prenons le cas d'une personne quelconque et qui rêve de faire de Madagascar une île verte. Il agit, il se bat mais est-ce qu'on lui a déjà donné l'antenne ou la page pour dire ce qu'il a dans sa tête ? Il y a des gens, comme ça, qui luttent dans les ONG, dans les associations pour faire de Madagascar une île verte, si l'on part de cet exemple. Voilà des intellectuels, qui agissent et qui ont une vision. Si on leur permet de s'exprimer, je vous assure qu'ils auront beaucoup de choses à dire. Parfois aussi, il y a des journalistes qui obligent un peu les gens à dire ce qu’ils pensent. Pourtant, il y a des gens qui sont timides, et à partir du moment où ils sentent que celui qui fait l'interview n'est pas tellement d'accord avec ce qu'ils ont à dire, ils se taisent, se recroquevillent et rentrent dans leurs coquilles, et on va dire: « ils ne sont pas des intellectuels alors? » Donc, je suis un peu entre l'intellectuel engagé de Sartre qui dit les choses et l'intellectuel engagé de Elie qui fait les choses. En fait, et il faut le souligner aussi à Madagascar, et c'est là une contradiction fondamentale de tout ce que je viens de dire, c'est qu'il faut dire ce que l'on fait et il faut surtout faire ce que l'on dit. Il y a cette relation très étroite entre l'action et le verbe, c'est-à-dire la réflexion qui vient avec l'action. Il faut dire ce que l'on fait. On dit: « je vais faire ceci » et ensuite il faut faire ce qu'on dit. Ici, soit on fait, soit on dit. On dit les choses et on ne les fait jamais, ou, on fait les choses et on ne les dit jamais. Pour qu’il y ait des intellectuels qui s'expriment, il faut tout simplement revenir à cette base. A l'époque, les intellectuels malgaches étaient les Hagamainty et les Hagafotsy, ou encore les Andrianampoinimerina, Rabefiraisana ou Radama I. Voilà des intellectuels qui étaient aussi des hommes d'action et qui ont laissé des réflexions. Quand on lit les Tantaran’ny Andriana (L'Histoire des Rois) il y a une longue réflexion à retenir issue des kabary d'Andrianampoinimerina sur les marchés. C'est une source de réflexion d'un intellectuel. Mais Andrianampoinimerina, il n'a pas fait que tourner les pouces. Il n’a pas fait que dire ce qu’il pense des marchés, il les a réalisé. Je prends ces gens-là pour qu'on ne m'accuse pas d’être avec ceci ou cela de l'époque contemporaine, mais voilà des intellectuels qui ont dit et qui ont fait ce qu'ils ont dit qu’ils allaient faire.
« Si on enlève la culture alors on ne vit plus »
* Et si l’on changeait de sujet. Il y a actuellement à Madagascar beaucoup de programmes internationaux sur lesquels le pays s'est engagé, mais ceux-ci sont voués à des secteurs économiques et sociaux, et on a un peu tendance à oublier le volet culturel. Cela ne vous choque-t-il pas, ne serait-ce qu’un tout petit peu ?
- Il y a longtemps que je ne suis plus choqué par quoi que ce soit de cette nature, et je ne veux pas être choqué car je veux agir. Il fut un temps où sur cette question j'aurais réagi de façon très polémique ou très brutale. Mais à quoi ça a servi, à quoi ça sert? C'est comme ça, ce sont des questions de priorité du moment, de priorité du pouvoir.
* A vous entendre, la question culturelle n’est pas permanente mais juste ponctuelle et conjoncturelle…
- Non. Quand je dis que je ne me fends plus en larme ou que je ne me fends plus en rire et que je donne l'impression de ne plus être choqué, ce n'est pas que je minimise. Au contraire, je préfère agir et faire agir tous ceux qui sont encore sensibles à cela. Ce n'est pas parce que nos bailleurs de fonds mettent l'accent sur tel ou tel programme économique que la culture est donc oubliée et que nous aussi on va s'oublier là-dedans. Si nous nous en rendons compte, ce n'est pas à nous de nous lamenter, c'est à nous d'agir pour faire en sorte que malgré cela, il y ait des choses qui se font. Je m'insurge là aussi car il y a des intellectuels qui travaillent dans l'humilité et dans le silence le plus profond, mais un silence criant et criard, et tellement profond que ça saute non seulement aux yeux et aux oreilles mais aussi au ciel. Dans ce cas, les bailleurs de fonds gagneraient à y réfléchir, et surtout nos dirigeants et tous ceux qui sont en charge du développement de ce pays parce que ce n'est pas pour rien qu'un organisme international aussi important que l'Unesco a décidé de faire de la culture, le levier du développement. Ce n'est pas parce que la décennie mondiale Culture et développement est terminée qu'on va dire qu'on remballe tout et que la culture est à mettre au placard. Il y a une grave erreur, et je le fais remarquer souvent à mes étudiants, c'est de croire que la culture est une chose à mettre dans un coin de la chambre, ou un objet monolithique que l'on va réveiller à chaque fois que l'on en a besoin. La culture, c'est notre vie quotidienne. Elle est l'air que nous respirons. Donc si on enlève la culture, on ne vit plus. Quand on dit soupe chinoise, c'est déjà la culture chinoise. Mais quand on dit soupe « silamangany », c'est la culture malgache, tout cela pour dire que si la soupe est universelle, la soupe silamangany n'est pas chinoise. Maintenant, il faut savoir comment développer ce sens culturel en chacun de nous. Tout le monde est ému devant la beauté d'un tableau ou d'un paysage, mais comment fait-on pour passer de là à un acte ? Là, on a besoin d'un intellectuel pour théoriser et pratiquer. Il y a des maîtres à penser dans tout cela mais il faut les laisser s'exprimer et leur ouvrir les espaces d'expression. Et surtout, il faut qu’il y ait cette liberté ; nous avons commencé par cela et il faut continuer. Cette liberté de dire les choses, de ne pas avoir peur de les dire et de ne pas avoir peur d’être taxés d'anti ceci ou de pro cela est primordiale.
« La culture doit aussi nourrir son homme »
* Est-ce que vous n'avez pas un peu l'impression que l'on marginalise les personnes ou les groupes de personnes qui font la promotion de la culture malgache dans son aspect le plus essentiel?
- Là aussi, à une certaine époque, j'aurais dit oui et que cela est écoeurant. Mais encore une fois, je ne veux pas me lancer dans cette jérémiade. Je veux dire, tout simplement, que si c'est comme ça alors c'est à ces gens-là de réagir pour que ça ne soit pas ainsi. Il est toujours possible de changer la face du monde, d’agir et de faire les choses autrement. Ce n'est pas parce que les autres vous marginalisent que vous allez accepter cette situation. Il faut trouver un moyen de ne pas être marginalisés, de se faire entendre. Donc, on retrouve la boucle infernale de la recherche mais en même temps, il faut aussi que les autres réfléchissent parce que, ce faisant, ils se tuent eux-mêmes.
* Actuellement, on considère plus la culture comme une opportunité économique de développement d'affaires, en est-on à un tournant à votre avis dans la conception de la culture à Madagascar ?
- Disons tout simplement que c'est un des volets, ou une des possibilités mais il n'y a pas que cela. Et heureusement, qu'il y a autre chose dans la vie culturelle et dans le volet culturel. Il n’y a pas que des gens qui en font une industrie ou un moyen de se faire de l'argent. A la limite et à terme, il y a une partie de ces gens-là qui pourraient dégoûter les autres de la culture. Parce que si la culture est un produit comme tout autre produit, donc c'est un produit qui est aussi vendable, commercialisable et qui nourrit son homme, pourquoi pas? Bientôt, on va discuter du statut des artistes. Si on en discute, c'est que la culture doit aussi nourrir son homme, comme la culture du riz ou du café fait vivre le paysan. Mais la culture du riz n'est pas la culture avec un grand C et est donc autre chose. La culture est donc un produit intellectuel et humain. Il faut d’abord que ça développe l'Homme, que ça développe la société et les tissus de relations qui sont primordiaux pour nous et avec lesquels nous vivons. Maintenant, s’il y a des gens qui versent dans la culture pour se faire quelques sous, libre à eux !
Propos recueillis par Andry Hialy
Photos : Tiana Rakotomavo
(Pages 8 et 9, Les Nouvelles du vendredi 14 juillet 2006)
20:05 Publié dans Politique, Économie et Société | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
Les conditions de l'interview: en début de soirée dans un resto chinois sympa au bas du Totoha-baton'Ambondrona. Elie trimbale avec lui sa petie-fille, qui lui demande à chaque de souffler dans sa soupe "chinoise" - bien évidemment - d'où l'allusion à ce mets dans l'interview.
Il a fallu que je vérifie plusierus fois que le dictaphone marchait bien pour ne pas avoir à lui redamander les mêmes choses qui ont quand même fait deux pages du journal...
L'homme est actuellement sur un projet, un livre dans lequel il s'agit pour lui de répondre à sa façon aux questions de sa petite-fille sur diverses questions de la vie, de la politique, de la culture... Le livre est annoncé pour la fin de l'année.
Et le 3 décembre dans tout ça???
Ecrit par : Andry Hialy | 14.07.2006
J'ai lu et apprécié ce très bon article dans le journal lui-même. Comme d'habitude, on ne peut pas être d'accord avec tout ce qu'Elie dit, j'adhère néanmoins en grande partie et à ce que -je pense- être le fond de sa propre pensée, celui donc d'un 'insatisfait notoire et incorrigible' (ce qui n'est pas forcément un défaut).
Je profite malgré tout de l'occasion pour ajouter mon propre point de vue, qui est que -malheureusement-, les intellos Malgaches ont l'air, depuis quelques mois voire années, de regarder un match de ping-pong entre politiques. La Politique (avec un grand P!) est tout-à-fait respectable en soi, voire même indispensable. Néanmoins, elle a pris une trop grande place ces derniers temps. Et ne mérite pas le 'grand P'. Espérons que ce long run n'a pas fatigué le Peuple Malgache de la politique, avant l'heure car les élections arrivent à grand pas. Et là encore, j'estime que les Intellectuels ont un rôle à jouer.
Content d'avoir découvert que Andry Hialy a son blog!
Ecrit par : Thierry Andriamirado | 13.08.2006
Je viens de lire votre article.
Et ça m'a vraiment plu ,dans le sens où il y a des gens quelques part qui sachent dire et qui par la suite n'ont pas peur d'agir.
En effet, vous avez parlez tout au de votre article de la notion d' "INTELLECTUELS" - de " DROIT ET LIBERTE D'EXPRESSION " - de " VOLONTE ET D'ACTION " - de " CULTURE " ........, et moi même étant jeune malgache (fièr de l'être) qui vit à Madagascar , suis quand même conscient et constate une certaine réalité plutôt déplorable (sans être excessif).
Que les jeunes d'aujourd'hui (qu'ils soient intéllectuels ou non) sont réticents à s'exprimer ou plutôt ne veulent pas du tout le faire. Ceci pour diverses raisons.
Et pourtant on dit toujours que les jeunes sont l'avenir et nous sommes les futurs dirigeants de ce pays.
Ainsi, j'attire l'attention des aux jeunes ,de bien méditer sur la question et de bien vouloir rassembler nos efforts (actions concrêtes) pour éviter de gouter à l'amertume du regret de ne pas avoir agir et réagir au moment opportun.
Sahia mijoro , ka raiso ny andraikitra. Isika ihany no mahafantatra izay mahasoa antsika.
Ecrit par : HEYTINA | 11.10.2006
J'ai trouvé passionnante cette interview sur le rôle des intellectuels. Avec les félicitations d'un Français qui comprend mieux la vie et la pensée malgache. M. Barré
Ecrit par : Michel Barré | 11.10.2006
bonjour,
Je suis artiste peintre résident en France et réalise des livres d'artiste, plus de 70 à ce jour, je souhaites avoir le contact de Mr Rajaonarison pour une proposition de réalisation de livre d'artiste ensemble, son écriture et sa poésie me parle...Je vous joint mon mail:
andrejolivet300@orange.fr
ainsi que mon adresse:
Andre Jolivet
2, rue du centre
29640 Plougonven
France
Je vous remercie de votre aide
Ecrit par : jolivet andré | 10.02.2008
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